La Citoyenneté dans l’entreprise avec Bastoun Talec

Dans cet entretien de Transformation en pratique, nous retrouvons Bastoun Talec, développeur organisationnel chez HappyWork, pour explorer un sujet à la fois sensible et fondamental : la citoyenneté dans l’entreprise. À partir de son expérience de terrain, Bastoun interroge le rôle politique de l’entreprise, non pas au sens partisan, mais comme lieu de vie collective où se jouent l’information, la délibération, la décision, l’exécution et la reddition des comptes. Une réflexion profonde sur ce que signifie « faire société » au travail, à l’heure où les démocraties sont fragilisées et où l’engagement devient un enjeu central des organisations.
Pour ceux qui ne te connaissent pas encore, peux-tu te présenter et introduire HappyWork ?
La vocation de HappyWork, c’est de faire grandir les organisations qui font grandir. Et cela depuis dix ans.
En ce qui me concerne, j’ai toujours cherché à créer du sens en commun. J’ai créé deux agences de communication, après avoir travaillé dans l’agro-industrie. J’ai passé sept ans dans ce secteur, puis sept ans dans chacune de mes agences. Depuis 2015, deux « septennats » en Holacratie se déploient au sein de HappyWork : nous avons passé le premier à clarifier les structures accompagnées. Et depuis environ trois ans, nous ouvrons un nouveau chapitre, en travaillant aussi sur la transformation culturelle des organisations que nous accompagnons.
Mon ikigai, c’est de faire en sorte que les gens soient en adéquation authentique avec leur travail.
Pourquoi parler aujourd’hui de citoyenneté dans l’entreprise ?
Je fais des stress tests personnels depuis plusieurs années, inspirés par une neuroscientifique, Anne-Laure Gouvion. Cela consiste à faire le point sur soi-même, sur ses zones de bien-être et de stress, sur une échelle de -10 à +10.
J’évoluais chroniquement autour de 7 ou 8, jusqu’à ce que j’ajoute un critère supplémentaire : ma porosité à l’état du monde. Et là, j’ai dégringolé à 5.
Ce qui m’inquiète profondément, c’est de voir les démocraties mises à mal, souvent de l’intérieur, avec la montée des courants populistes. Tout ce qui touche aux libertés fondamentales et à la vie démocratique, notamment en Europe, est fragilisé. On sent que ça pourrait basculer vers des heures sombres.
Je me suis alors à nouveau demandé quel rôle l’entreprise pouvait jouer pour revitaliser la citoyenneté dans la Société, avec un grand S. Une obsession presque égoïste de ma part : je cherche aussi à remonter mon propre niveau de bien-être.
Mais au-delà de ça, l’enjeu sociétal est majeur. La France compte 27 millions d’actifs et près de 3 millions d’entreprises.
Si les employeurs prennent conscience de cette capacité à revitaliser la citoyenneté, alors ils peuvent contribuer, très concrètement, à défendre les démocraties.
L’entreprise doit-elle se mêler de politique ?
Elle s’en mêle déjà.
Si vous ne vous occupez pas de politique, alors la politique s’occupe de vous.
Faire des affaires sans politique peut conduire à une dérive comparable à « la politique des affaires ». Cela manifeste l’absence d’éthique. Sans jalon, sans repères communément partagés, agréés, l’écart de conduite guette !
Il existe aujourd’hui de fortes pressions normatives sur les entreprises, notamment environnementales. La RSE insiste beaucoup sur la citoyenneté DE l’entreprise, mais beaucoup moins sur la citoyenneté DANS l’entreprise.
La loi PACTE, les entreprises à mission, l’économie sociale et solidaire, la Convention des Entreprises pour le Climat… tout cela pousse à faire évoluer la gouvernance. Et dans la citoyenneté, il y a une notion centrale : le partage, au sens de prendre part. Partage des décisions, partage des nominations, partage du pouvoir.
Nous sommes déjà trop peu citoyens dans la société. Nous votons. Cela ne suffit pas à être pleinement citoyen. Il nous faut inventer une démocratie plus participative et plus seulement représentative. Citoyen, on ne saurait accepter de ne pas l’être du tout une fois au travail. C’est intenable.
Concrètement, que signifie « faire de la politique » en entreprise ?
L’entreprise fait déjà de la politique, comme Jourdain fait de la prose.
Elle a une politique tarifaire, une politique commerciale, une politique de recrutement. En holacratie, par exemple, on écrit explicitement des politiques : politique de notes de frais, politique d’usage des actifs, politique de feedback, etc. Et quand les politiques s’explicitent, les gens gagnent en sérénité.
Pensez-y, tout collectif humain sous tendu par un projet est innervé par ces séquences politiques :
- informer
- délibérer
- nommer les personnes à des rôles ou des postes
- décider
- exécuter
- suivre, rendre des comptes
Tous ces temps existent déjà dans l’entreprise. Donc oui, l’entreprise fait de la politique.
Jusqu’où une entreprise peut-elle aller dans sa dimension politique ?
Aussi loin qu’elle le souhaite, et autant qu’elle en est capable.
Elle peut monter son niveau d’information, sa qualité de délibération, améliorer la clarté dans la nomination des personnes, clarifier et disséminer le pouvoir exécutif, renforcer la reddition des comptes.
Je m’appuie parfois sur une idée de l’économiste et historien René Passet : la loi de la contrainte minimale. Dans un système complexe, chaque partie doit recevoir et diffuser toute, et seulement, l’information nécessaire à l’accomplissement de ses tâches.
Quand, dans un magasin par exemple, quelqu’un doit aller chercher « son responsable » pour agir, je suis triste pour la personne et pour le système. Parce que l’une et l’autre perdent en potentiel vital.
Le pouvoir exécutif est souvent trop opaque ou trop concentré. Il pourrait être beaucoup plus explicite, plus éclaté. Et cela suppose une transformation culturelle, pas seulement structurelle.
Comment faire progresser le niveau d’information ?
Prenons un exemple très simple.
Dans une organisation d’une trentaine de personnes que nous accompagnons, la leader de cercle a proposé une session d’1h30 pour expliquer le budget. Elle a partagé les documents à l’avance. Tout le monde est venu. Les gens ont posé beaucoup de questions. Ils étaient ravis de comprendre comment fonctionnait réellement l’organisation, y compris sur des sujets réputés sensibles comme la masse salariale.
Il y a une grande immaturité économique dans beaucoup d’entreprises. Pourtant, il suffit d’expliquer ce qu’est un bilan, un compte de résultat, le break-even, l’incidence réelle d’un salaire, la différence entre marge brute et marge nette.
Informer, ce n’est pas compliqué.
Répondez à ces questions : à quel point je souhaite que les collaborateurs comprennent le fonctionnement de l’entreprise dans sa globalité ? L’information est-elle (com)préhensible par eux ? je mets le « com » entre parenthèses car dans compréhensible il y a préhensible : l’info, pour qu’elle devienne principe actif, sera prise en mains. Elle doit être pensée comme un outil pour agir.
Clarifier les niveaux de participation à la décision
Le premier geste citoyen dans l’entreprise, selon moi, c’est de clarifier les niveaux de participation à la décision. Parce que ce qui est délétère, ce n’est pas le désaccord, c’est le malentendu.
Il existe à gros traits cinq niveaux :
- informer d’une décision déjà prise
- consulter, tout en gardant la décision finale
- co-construire, avec une décision finale portée par une personne ou un groupe
- co-décider
- déléguer
Si le niveau de participation n’est pas clair d’emblée, malentendus, frustrations et/ou retours de flamme parfois dévastateurs s’invitent.
On a vu dans la sphère politique, avec le Brexit par exemple, à quel point la confusion entre consultation et décision peut être destructrice. En entreprise, ces cinq niveaux relèvent de l’angle mort. En tant que leader, vous gagnerez à clarifier AVANT et de façon toujours contextuelle : « de cela, il sera décidé ainsi ».
Pourquoi un salarié devrait-il s’engager comme citoyen ?
La même question se pose sur le plan sociétal : pourquoi un citoyen doit-il s’engager dans la chose commune ? En France, les associations cristallisent l’engagement. Elles sont perçues comme les pompiers du corps social. Sans elle, ce serait l’anomie, le délitement de la société.
Toute entreprise est un corps social. Nous venons d’évoquer la nécessité de faire progresser l’information en son sein. Il existe un lien très fort entre information et engagement. Lorsque notre cerveau accumule des informations sans possibilité d’agir, notre corps émet des hormones qui nous rendent malheureux (c’est pour cela que l’infobésité est si problématique).
Lorsque l’information est utile et exploitable, alors je m’investis. Informé, je suis investi.
Quand j'investis l’entreprise, quand je comprends comment elle fonctionne, je suis naturellement invité à m’engager. Ce n’est pas une injonction, c’est une invitation.
Une entreprise qui ne partage pas ce premier temps politique, ce premier niveau de participation, ne fait pas société. Elle a une vision minimaliste du collectif humain. Elle déconsidère ses membres.
Du point de vue de la personne salariée, son désengagement ou non engagement conduit peu ou prou, tôt ou tard à ne plus / pas être considérée. Je ne m’engage pas, je me dé-considère. S’engager est une marque de respect envers soi-même. S’engager en tant que citoyen de l’entreprise (c’est-à-dire, au-delà du premier niveau de participation), est un marqueur d’appartenance : un des stades d’accomplissement humain les plus aboutis d’après Maslow.
Vous voyez à quel point l’engagement est réciproque et même plus, il est ou devrait être l’affaire de chaque partie constituante de l’entreprise. Y compris celle des actionnaires dont volatilité et surenchère marquent trop souvent une forme de désengagement délétère. On devine combien la citoyenneté dans l’entreprise suppose un contrat élargi.
Pourquoi l’engagement (citoyen) est intéressant pour les dirigeants ?
Parce que c’est rentable !
La littérature montre depuis longtemps que la participation aux décisions augmente la productivité. On parle de gains de 10, 20, parfois 30 %, selon les contextes.
Chaque fois que les organisations donnent réellement de la capacité d’agir aux personnes, on observe des gains de performance économique sensibles. Ces gains sont les fruits de l’engagement lequel sera plus déterminant que le talent. L’enjeu de la citoyenneté et de l’engagement, c’est presque le même !
Un exemple concret de citoyenneté à l’œuvre
Les entreprises holacratiques sont citoyennes par construction, car elles reposent sur une constitution et un partage explicite du pouvoir.
En dehors du microcosme holacratique, on peut citer Buurtzorg, aux Pays-Bas, avec 10000 infirmiers et infirmières qui s’organisent de manière autonome. À l’échelle européenne, ce modèle permettrait d’économiser des dizaines de milliards d’euros annuels en frais de santé.
On peut aussi citer Châteauform’, avec 2 000 personnes qui rendent vos réunions et séminaires magiques, où les dirigeants passent du temps sur le terrain et les gens du terrain font l’expérience du siège.
Trop peu nombreuses sont encore les entreprises dont les parties constituantes se mêlent de ce qui les regardent : la chose commune !
Ces entreprises sont à la fois citoyennes et prospères.
Un premier pas simple
Je vous en propose trois pour le prix d’un !
1/ Répondre, en tant que leader ou organe leader d’une organisation, à la question suivante : à quoi puis-je m’engager pour engager plus ?
2/ Expliciter, avant chaque décision à impact, le niveau de participation à ladite décision.
3/ Ébaucher une matrice simple : qui décide, de quoi, comment. Et l’expliciter à chaque fois qu’une décision est prise.
HappyWork a établi cette matrice dans ses accompagnements auprès de CA, Codir ou Comex avec une nette amélioration de la fluidité décisionnelle à la clé !
Conclusion
Concluons par une question : Pour quelle raison la citoyenneté s’arrêterait-elle aux portes de l’entreprise ?
Et par une assertion : l’entreprise consacre de l’espace et du temps à informer, délibérer, décider, nommer, exécuter et suivre les actions et les comptes. Elle sera meilleure en améliorant chacune de ces séquences.
Au travail, citoyen !






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