Muriel Pénicaud (OCDE) : des politiques pour améliorer les vies
Muriel Pénicaud, ancienne ministre du Travail sensible aux questions sociales, représente aujourd'hui la France auprès de l'Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE). Elle a toujours porté un intérêt particulier aux questions RH et a mis à profit ses talents d'organisatrice dans de grands groupes comme Danone et Dassault Systèmes.
Nous avons eu l'opportunité de l'interviewer pour qu'elle nous donne sa vision de l'avenir en termes d'impacts sociétaux, écologiques et économiques. À travers un témoignage inspirant, elle nous a livré son regard sur la situation RH actuelle.
Quels sont les 3 grands défis RH pour les entreprises de la prochaine génération ?
Je pense que les DRH d'aujourd'hui et de demain ont et auront trois défis majeurs :
- Le premier est de savoir articuler l'écologique, l'économique et le social.
Pendant 40 ans, j'ai milité et exercé pendant 20 ans en tant que DRH chez Danone, Dassault Systèmes, pour articuler le social et l'économique, la croissance et l'humain. Mais aujourd'hui, la dimension environnementale traverse toutes les entreprises.
Les DRH doivent s'en emparer, car le DRH — fonction stratégique à mes yeux — doit trouver le lien, être celui ou celle qui organise le lien entre les objectifs de l'entreprise et la façon dont elle opère, dont elle s'organise et dont elle permet aux femmes et aux hommes de s'épanouir dans ce cadre.
Dans ce contexte, les défis sont immenses.
Par exemple, si vous êtes dans une entreprise énergétique et que vous devez complètement transformer les véhicules que vous fabriquerez demain, fermer une centrale à charbon, bref, que votre modèle économique va radicalement changer.
Si nous ne faisons rien, si nous ne sommes pas proactifs, les conséquences sociales seront graves. Il y aura des pertes d'emplois et des personnes laissées pour compte.
D'un autre côté, la transition écologique va créer beaucoup d'emplois. Mais ces emplois restent à inventer. Il faut permettre à chacun de changer de compétences, d'exercer un nouveau métier.
Ce sont des défis dans lesquels les DRH ne peuvent pas se contenter d'être suiveurs : ils doivent être au cœur des décisions pour s'assurer que ces transitions s'intègrent dans la feuille de route économique, environnementale et sociale.
- Le deuxième défi concerne l'intelligence collective.
Je n'y ai jamais vraiment cru, parce que ça me dérangeait quand j'étais jeune, mais je ne crois plus du tout aux organisations purement pyramidales, hiérarchiques, descendantes.
Si le management par objectifs consiste à tout dicter d'en haut sans laisser de place à l'initiative et à la liberté, nous perdons l'essence même de l'intelligence collective. Sans parler du fait que c'est rédhibitoire pour recruter les jeunes.
Je pense qu'il faut inventer ce qu'on appelait autrefois les entreprises en réseau — en faisant en sorte que l'entreprise elle-même se conçoive comme un réseau avec ses collaborateurs, ses fournisseurs, ses clients, son écosystème et son territoire, pour mobiliser toute cette intelligence collective.
Demain, un DRH sera un ingénieur de la mobilisation de l'intelligence collective — et c'est passionnant.
- Le troisième enjeu est, bien sûr, le sens.
Le sens, la raison d'être que nous avons inscrite dans la loi PACTE française avec Bruno Le Maire pour les entreprises, va de soi.
Pourquoi ?
Parce que le monde change à une vitesse folle : la révolution numérique, la transition écologique qui sera massive — qu'on le veuille ou non, qu'on y soit favorable ou non — est en marche.
Tout cela va être si profond que si nous ne savons pas pourquoi nous nous levons le matin, pourquoi nous allons travailler, pourquoi nous nous associons à d'autres pour produire, servir, faire quelque chose pour la collectivité, alors ça ne fonctionnera pas dans les entreprises.
Et c'est une demande forte, en particulier de la part des jeunes. C'est une demande des collaborateurs en général. Travailler sur la raison d'être d'une entreprise avec ses collaborateurs peut être une façon de revisiter le projet d'entreprise de manière à embarquer tout le monde.
Mais je pense que du côté des jeunes, il n'y a pas le choix. Nous ne pourrons pas recruter les jeunes de demain si nous ne sommes pas clairs et cohérents. Le greenwashing, le social washing, ça ne fonctionnera pas. Ça ne fonctionne déjà pas bien. Mais le vrai sens, c'est s'engager réellement dans ce sens. Je crois que l'action collective est ce dont les entreprises ont besoin, et pour les DRH, il y a beaucoup de choses passionnantes à faire.
Comment les gouvernements peuvent-ils accompagner et soutenir ces entreprises de la prochaine génération ?
Quel est le rôle des gouvernements ? Quel est le rôle des entreprises ?
Le rôle des gouvernements est d'investir dans l'avenir sur le long terme, dans les infrastructures qui aident les entreprises. C'est de mettre en place le cadre législatif et réglementaire qui accélère ces changements, qui les permet, qui les soutient, qui ne les contrarie pas mais au contraire les encourage.
Et ensuite c'est de soutenir les plus fragiles, aussi bien les personnes les plus vulnérables que les entreprises qui pourraient avoir des difficultés dans cette transition et qui doivent être accompagnées.
C'est le rôle des États — par exemple, la loi PACTE française prévoit des mesures pour simplifier et mobiliser des ressources pour les entreprises. Nous avons modifié le Code civil de 1833 pour stipuler que toutes les entreprises doivent prendre en compte leurs impacts sociaux et environnementaux, que celles qui le souhaitent peuvent inclure une raison d'être dans leurs statuts, et pourraient même transformer leurs statuts pour devenir une entreprise à mission, où les objectifs économiques et financiers, sociaux et environnementaux sont sur un pied d'égalité. Cela exige un niveau d'engagement élevé.
En France, nous sommes également engagés. Le budget vert a été réalisé pour la première fois : le budget de l'État a été passé au crible pour identifier l'ensemble de ses impacts positifs et négatifs sur le climat.
Dans le plan de relance européen, la dimension environnementale est essentielle. C'est l'un des moteurs du plan de stimulus parce qu'il va beaucoup changer les choses, mais il y a derrière lui beaucoup de créations d'emplois, de valeur, de sens. C'est pourquoi je crois que c'est le rôle des États d'agir ainsi et que, au nom de la France, je travaille en ce sens en tant qu'ambassadrice à l'OCDE. Je préside depuis quelques semaines le groupe des amis du Climat à l'OCDE sur ce sujet, afin que nous puissions avancer plus vite et aider les entreprises qui sont prêtes, qui sont pionnières, à aller encore plus loin et à inspirer les autres.
Pensez-vous que tout cela est utopique ou réaliste ?
Je vais vous donner mon témoignage personnel. Pendant 40 ans, j'ai milité pour la convergence de l'économique et du social. Sur le plan écologique, j'étais favorable, mais il y a 15 ans, j'aurais dit « pourquoi pas ». C'est bien, c'est un plus, c'est formidable. Peut-être pas utopique, mais bon, c'est pour les quelques-uns qui y tiennent. Je pense que c'est très bien. Maintenant, je suis totalement convaincue que c'est notre nouvel horizon.
Nous n'avons pas le choix du point de vue planétaire ou climatique, mais cela touche aussi notre santé. Des villes qui devront être abandonnées parce qu'elles seront trop polluées. Les migrations climatiques massives que nous allons connaître en raison de la montée des eaux concernent tout le monde. Nous sommes économiquement interdépendants. Nous le sommes aussi écologiquement et socialement. Les bouleversements mondiaux créent des inégalités qui génèrent des révoltes et impactent aussi d'autres pays.
Je pense donc que ce sujet n'est plus du tout utopique. C'est une nécessité absolue et si je devais le résumer en un mot, construire l'avenir est urgent.
L'entretien ci-dessus a été enregistré lors de l'édition 2020 du The NextGen Enterprise Summit.
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